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Quelques mots sur la richesse du vocabulaire en cours de géographie

Article de Anne Carcaillon

 


 

 

Les pays limitrophes de la Chine (programme de la classe de 5ème)

« Limitrophe » : à l’évocation de ce mot (déjà vu – sous-entendu déjà expliqué) qu’une élève de 5ème dit ne jamais réussir à « retrouver dans sa tête », le vase déborde. « Limitrophe » est le mot de trop, la goutte d’eau pour Cyndelle qui avoue avoir du mal à retenir certains mots.

Elle n’arrive pas :

à « en reconnaître »  le sens ;

à « saisir » le mot dans son entité ;

à « le garder » pour le retrouver ailleurs …

Peut être justement parce qu’elle ne l’a seulement que « vu » (sans aucune représentation mentale), et que l’avoir seulement vu ne suffit pas. Ce mot lui semble presque barbare, même pas joli, bien trop compliqué.

De ces mots difficiles à savoir et à retenir, Cyndelle dit que ce sont des mots riches. A l’expression de son visage, j’ai bien vu qu’il ne s’agissait pas seulement d’une richesse constructive mais davantage d’une richesse inaccessible à ceux qui ne les maîtrisent pas.

Pense-t-elle alors que son vocabulaire ne se borne qu’à un ensemble de mots plutôt pauvres ? Sa prise de conscience vécue comme une différence, voire une inégalité, la fait (elle et bien d’autres encore) souffrir.

Pour Giovanni, élève de la même classe « ces mots permettent d’enrichir les phrases (discours récurrent « du » prof ?), elles sont alors plus jolies, et puis écrire ces mots donnent plus de points » (restons pragmatique tout de même).

Ce n’est pas l’envie qui lui manque à Cyndelle, d’aller plus loin …, mais elle « n’y arrive pas ».

Les mots riches dont elle parle ne sont-ils que ceux que l’on apprend à l’école, ceux des matières scolaires ?

Inspirée de l’enseignement de Britt-Mari Barth[1] je me lance donc dans la mise en place d’une situation d’apprentissage autour des « EXEMPLES OUI » et des « EXEMPLES NON » pour l’explication de ce mot « si difficile » qu’est le mot « limitrophe ».

Je décide d’orienter ma démonstration autour de la France et je choisis moi-même tous les exemples. Ce sera aux élèves, au fil des exemples donnés, d’arriver à comprendre ce qu’est un pays limitrophe.

Je donne l’exemple de départ : une carte qui représente la France et l’Allemagne, et demande aux élèves de dire ce qu’ils voient. Les élèves remarquent qu’il s’agit d’un pays européen ; que ce pays touche la France ….

Je base ensuite ma démonstration à partir de cet exemple, et commence par un EXEMPLE que j’appelle :

l’Exemple OUI : la Suisse : les élèves remarquent un pays qui touche la France, et appartient à l’Europe.

J’explique aux élèves les règles du jeu : à chaque exemple OUI donné, les élèves devront intervenir et présenter l’ensemble des caractéristiques qu’ils voient et qui composent l’élément que je veux leur faire comprendre (le mot limitrophe).

Le travail des élèves est de chercher tout ce que les EXEMPLES OUI ont en commun.

Pour que ce soit plus facile, je donne des « EXEMPLES NON », qui permettront une comparaison.

Le premier d’entre eux ne contient aucune des caractéristiques du mot enseigné.

Exemple NON : les Etats-Unis et la France séparés par l’Océan : les élèves disent que ce pays fait partie du continent américain, est séparé de la France par l’océan Atlantique, est un ensemble d’Etats….

Aucune caractéristique commune avec le premier exemple donné.

Les autres « EXEMPLES NON » donnés au fur et à mesure auront quelques unes de ces caractéristiques mais jamais toutes.

Exemple NON: carte de la France et de l’Angleterre ; les élèves remarquent que ce pays est lui aussi un pays d’Europe, mais qu’il ne touche pas la France.

Les « EXEMPLES OUI » et les « EXEMPLES NON » sont présentés en alternance.

C’est au cours de ce processus que les élèves prennent peu à peu conscience de ce qu’est un pays limitrophe. Le concept que je veux leur faire intégrer s’affine au fur et à mesure de la démonstration.

Le visage de Cyndelle s’éclaire à la fin. Je ne lui ai rien demandé, et elle me dit : « ça y est j’ai compris ». J’en suis ravie. Je pose alors la question des pays limitrophes de la Chine, et Cyndelle répond à ma question sans aucune difficulté. A cet instant même je savoure comme elle cette petite victoire.

Mais l’histoire de ce mot et de son apprentissage ne doit pas s’arrêter là. Il faudra vérifier, vérifier demain, vérifier dans un mois, l’année prochaine. Il faut que ce mot puisse être retrouvé dans un contexte ultérieur, et réutilisé.

Ainsi, cette première démarche  de faire comprendre un concept par une situation constructive d’apprentissage au cours de laquelle l’élève est acteur, est essentielle. Mais, elle ne peut se suffire à elle-même. Elle doit être accompagnée d’un projet de mémorisation sans lequel ce concept ne pourra que difficilement être retrouvé.

Il est en effet essentiel que les élèves se mettent en projet d’avenir. Qu’ils sachent, et puissent se dire que ce concept leur sera utile ultérieurement pour « X » raisons : le brevet par exemple …..

Pour ce faire, ils doivent se mettre en perspective d’utilisation, simuler des situations, s’imaginer s’en servir à l’écrit ou à l’oral, se les représenter mentalement. On doit les encourager à cela, leur proposer cette étape nécessaire à la mémorisation.

Toute construction mentale ne peut être utilisable qu’en mettant en place ce « geste de mémorisation[2]. »

Il est aussi important de chercher à réactiver les concepts ainsi élaborés. Ainsi, pour une mémorisation plus sûre, l’enseignant doit interroger l’élève régulièrement, renouveler les contextes dans lesquels celui-ci devra faire appel à ce concept.

Conscients de leur retard de langage, un grand nombre de nos élèves ont du mal à faire face au nombre important de mots, de concepts à connaître, à reconnaître. La question de la mémorisation est principale, le plaisir de « retrouver le concept  dans sa tête » étant porteur et constructif. Cela rassure et modifie l’image que l’on a de soi, donne plus de confiance et de fait plus de motivation.

S’il ne faut pas renoncer à leur faire apprendre, c’est aussi parce que beaucoup d’entre eux peuvent découvrir avec des mots, et s’enrichir.



[1] «La construction de l’abstraction » Britt-Mari Barth

[2] « Profil pédagogique » « Les chemins de la connaissance » Antoine De La Garanderie, recherches pédagogiques sur les gestes mentaux d’apprentissage.